Les abysses : 1re partie

Par Marika D'Eschambeault | 6 juin 2013| Transit de la Polynésie Française aux îles Salomon
2713 - I - Crédit photo Marika D'Eschambeault Le petit banc en bois gravé ornant la proue du Sedna IV est un endroit convoité par les membres de l'équipage. Le petit banc en bois gravé ornant la proue du Sedna IV est un endroit convoité par les membres de l'équipage.
2714 - I - Crédit photo NOAA Des flocons de neige marine précipitent lentement vers les fonds océanique, un spectacle féérique et macabre à la fois. Des flocons de neige marine précipitent lentement vers les fonds océanique, un spectacle féérique et macabre à la fois.
2715 - I - Crédit photo US Navy/Shane Tuck Puisqu'il y a tant à connaître encore, il n'est pas étonnant que l'humain soit fasciné par les mystères des profondeurs. Puisqu'il y a tant à connaître encore, il n'est pas étonnant que l'humain soit fasciné par les mystères des profondeurs.
2716 - I - Crédit photo Craig Smith/NOAA Six ans après avoir été déposée par les scientifiques à 1648 mètres de profondeur, cette carcasse de baleine grise montre encore des signes de décomposition. Un tapis de bactéries continue de dégrader la charpente de la géante. Six ans après avoir été déposée par les scientifiques à 1648 mètres de profondeur, cette carcasse de baleine grise montre encore des signes de décomposition. Un tapis de bactéries continue de dégrader la charpente de la géante.
2711 - I - Crédit photo Edith Widder Dans les profondeurs, la baudroie brandit un leurre lumineux afin d'attirer le premier curieux venu... qu’elle croquera de sa mâchoire terrifiante. Dans les profondeurs, la baudroie brandit un leurre lumineux afin d'attirer le premier curieux venu... qu’elle croquera de sa mâchoire terrifiante.
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Il est quatre heures du matin. Je me faufile sur le pont avant en me dandinant d’une vague à l’autre vers le beaupré, là où le territoire du Sedna IV arrête et celui de l’océan commence. Un banc en bois gravé sera mon observatoire. J’ai la tête dans les étoiles et le regard porté sur cette houle mouvementée, couleur jet d’encre. Une heure durant, je laisse mon esprit voguer vers les abysses… Sous la surface, quelles merveilles des mers sommeillent?

À chaque mètre de profondeur, la température chute et la lumière se tamise. J’imagine la surprise des premiers explorateurs lorsqu’ils ont allumé une torche pour la première fois, pour se rendre compte que dans les profondeurs, il neige. Comme les feuilles mortes qui tombent au sol à l’automne, les particules organiques en décomposition précipitent au fond des océans. Les flocons se forment lorsque suffisamment de cadavres d’animaux miniatures, de déjections et de bactéries s’agglutinent pour être soumis à la gravité et entamer leur descente aux abysses. Ces précipitations macabres tapissent les fonds marins, une boue en décomposition d’une épaisseur de 300 mètres!

C’est le domaine des concombres de mer, crustacés et autres charognards dont la survie dépend en grande partie de cette pluie de nutriments. Ils grattent les restants de table en attendant le banquet, parachuté depuis la surface : une carcasse de baleine.

On estime que plus de la moitié des baleines coulent au fond après leur mort. Leurs dépouilles se concentreraient près des côtes ou le long des routes migratoires. À ces endroits, leurs immenses corps seraient dispersés tous les 9 à 12 km. Assise en indien à la proue, avec l’océan qui défile sous mes pieds, je jongle avec cette statistique en me demandant si nous passons au-dessus d’une carcasse à ce moment même…

Une pensée m’accroche. De la mort de ces géantes jaillit la vie! 407 espèces ont été découvertes sur les dépouilles de baleines, faisant d’elles de véritables oasis de biodiversité marine.

Quelles communautés des profondeurs vivent sur ces oasis au milieu du désert des fonds océaniques? Les scientifiques coulent des cadavres de baleines à des endroits stratégiques pour élucider le mystère. Peu de temps après la chute du cétacé, une procession funèbre est enclenchée, un ballet lugubre qui perdurera pendant des décennies. Ces chercheurs ont découvert que la colonisation se fait en trois temps. Lamproies et requins dormeurs sont les premiers à investir la scène. À une profondeur de 1300 mètres, leur appétit vorace viendra à bout de la chair en moins de cinq mois. Puis, crabes, vers, amphipodes et autres gourmands viennent nettoyer les ossements jusqu’à les rendre immaculés. Enfin, lorsque les bactéries terminent de gruger les nutriments qu’ils puisent du majestueux squelette, il est temps pour la communauté de s’éteindre, ou de trouver une autre oasis… On ne sait toujours pas comment toute cette faune arrive à flairer le cimetière.

Ironiquement, mon estomac me rappelle l’heure du petit déjeuner. Je quitte la vue du large et mes songes un instant, avant de replonger dans mes lectures sur les secrets les mieux cachés des profondeurs, comme celui sur les calmars géants! À suivre…

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